Accueil arrow Cambodge arrow Emploi - L'insouciance envolée
Emploi - L'insouciance envolée Version imprimable Email
23-02-2009

(Phnom Penh) - Les enfants du boom démographique des années 80 entrent aujourd’hui pleinement dans la vie active, dans un pays traumatisé où règne aussi la corruption, l’injustice, le chômage et les inégalités révoltantes. Avec beaucoup de pudeur et un peu d’amusement, certains ont accepté de dévoiler leurs parcours, leurs quotidien et leurs aspirations au PetitJournal.com. Les témoignages de ces jeunes de 20 ans vous sont proposés en plusieurs volets. Aujourd'hui, l'insouciance envolée face à l'emploi. Non représentatifs d'une majorité, ces témoignages illustrent les difficultés mais surtout le courage d’une génération qui s’apprête à porter le Cambodge de demain

Avec un système éducatif en complet décalage avec le marché du travail, souvent exploités dès leurs plus jeunes age, la course à l'emploi des 18-25 ans se révèle être un véritable chemin de croix. Ces jeunes mènent une vie à un rythme effréné pour parvenir conjuguer étude et emploi. Entre précarité, bas salaires, diplômes sans valeur et clientélisme, il est difficile de se construire un avenir prometteur.

(Source Photo, Asean View Report)
Travailleurs précoces
Ils ont grandi en majorité dans des familles où la nécessité et les difficultés économiques ont supplanté le paternalisme. Ta, 25 ans, se souvient qu’il vendait des petits gâteaux avec sa sœur lorsqu’il avait 10 ans pour aider sa mère et ses quatre frères abandonnés par leur père trois ans plus tôt. Difficile dans un tel contexte de suivre assidûment une scolarité. Pour ceux qui prennent conscience de l’importance de l’enseignement, les journées prennent vite un rythme effréné. Sothea nous confie qu’il allait à l’école le matin, travaillait la terre l’après midi, et après avoir dormi quelques heures, partait pêcher vers 3h du matin le poisson que sa mère allait vendre au marché à l'aube. Arrivé en dernière année d’étude, il ne se présentera jamais aux examens finaux, victime des emportements d’un père régulièrement sous l’emprise de l’alcool.



Etudes : une course effrénée
Un rythme qui ne ralentit pas lorsqu’il s’agit d’entamer des études secondaires. Ils multiplient alors les petits boulots pour des salaires de misère, et misent tout leurs espoirs sur leurs diplômes. Seth, qui n’a plus ses parents pour le soutenir, voudrait travailler dans une banque, parce que le travail lui semble facile, le salaire est bon et que "les employés de banques ont toujours l’air très beaux dans leurs uniformes". Il en est à sa 2ème année d’étude dans la finance mais compte bien terminer un master, soit 7 ans d’études. Afin d’y arriver, son emploi du temps est très chargé. De 6h30 à 7h30 il prend des cours d’anglais, de 8h à 11h, il enchaîne avec des cours de finance, et l’après-midi il est serveur dans un restaurant. Des journées qui se terminent généralement entre 10h et minuit. Avec 100 dollars par mois, il parvient néanmoins à mettre de l’argent de coté et financer l’école de son plus jeune frère de 12 ans.

Des diplômes qui ouvrent bien peu de portes
Conscients que les études sont loin d’être suffisantes, étant donné la moindre qualité des diplômes, ils savent qu’intégrer le marché du travail dépendra en grande partie de leur réseau de connexions. S’ils sont optimistes sur leur avenir professionnel, c’est uniquement parce qu’ils savent qu’ils ont un parent ou ami qui les pourra les faire entrer dans leur entreprise. Pour la plupart, le choix de la profession dépend davantage des contacts que d'une vocation.
Boren, 28 ans, se désole : "La qualité de l’enseignement est très mauvaise. De nombreux jeunes diplômés ne trouvent jamais d’emploi dans leur domaine. Lorsqu’ils sortent de l’université, ils ne savent rien. De plus, le monde du travail est corrompu. Impossible de trouver un poste sans avoir le réseau de connexion nécessaire".

(Source Photo, Asean View Report
Usines : les non-diplômés enchaînés
D’autres n’ont pas eu la chance de terminer le lycée, et sans diplôme de fin d’étude, impossible d’envisager des études secondaires. Lorsqu’ils abandonnent l’école pour commencer à travailler, le piège se referme, engloutissant toute perspective d’avenir. Rathana voulait être médecin, mais ses parents n’avaient pas de quoi lui payer sa formation. Elle quitte la 6ème année d’école primaire à 17 ans pour rentrer à l’usine où elle produit des moulages pour dentiers. La majorité de ses collègues de travail sont là depuis 6 à 7 ans. Autre exemple, Samun a arrêté l’école à 13 ans après avoir atteint la 6ème. À 15 ans, elle rentre dans l’usine textile chinoise où elle travaille encore aujourd’hui. Elle gagne 50 à 70 dollars par mois selon le nombre d’heures supplémentaires qu’elle effectue. Le taux horaire et la distribution des heures supplémentaires sont fixés de façon plus ou moins arbitraire. Elle voudrait faire des études, "apprendre l’anglais comme les autres", mais elle est consciente que la vie qui l’attend, c’est l’usine où elle travaille 6 jours par semaine, 8 heures par jour.

ONG contre entreprise
Selon Boren, il est plus intéressant de travailler pour une ONG que dans une entreprise. Les organisations internationales permettent à leurs employés de développer leurs compétences et leurs proposent de suivre régulièrement des formations. Le problème est que les postes sont précaires, étant donné un "turnover" généralement plus important. De plus, au bout de quelques années, celles-ci finissent par se retirer du pays. Or, dans un pays où le chômage est partout, il est important d’avoir une sécurité d’emploi, ce que garantissent davantage les entreprises privées.

Malgré les difficultés, ces jeunes sont prêts à tout sacrifier dans l’espoir de sortir de la précarité et d'être à même de soutenir leurs familles. Autant d’énergie gaspillée pour un Etat qui n’est pas capable de leur offrir les opportunités professionnelles qu’ils méritent.
 
 
 
lepetitjournal.comEn Collaboration avec www.lepetitjournal.com/Cambodge
Paul Thélès - jeudi 19 février 2009.
!
 
Suivant >